La tempête de neige

Ce mois-ci, plutôt que de vous envoyer une infolettre généraliste, j’ai choisi de vous offrir  une nouvelle que j’ai écrite il y a très exactement un an. J’espère ainsi vous offrir quelques instants de bonheur, alors que nous sommes justement au cœur de l’hiver …

La tempête de neige

  • La tempête de neige faisait rage et le vieil homme se demandait s’il allait réussir à passer le col avant la tombée de la nuit. Il était parti avant même les premières lueurs de l’aube, traînant derrière lui une mule étique aux côtes saillantes, fatiguée mais dotée d’un coeur vaillant. Cette dernière portait sur un bât les uniques possessions du vieil homme, une forme angulaire emballée dans des couvertures de laine grise d’un côté, une sacoche de cuir de l’autre, ainsi que quelques maigres vivres composées en tout et pour tout de noix, de pain sec et de fromage, avec une outre de vin coupé d’eau. C’était la fin du mois d’août et la veille encore, un soleil radieux inondait la vallée de ses rayons lumineux. Il était donc parti seul et confiant, n’imaginant pas un seul instant que sa traversée pourrait devenir aussi périlleuse. Une bourrasque fit tomber son chapeau et il lâcha sa mule pour le rattraper. C’est alors qu’il décida de rebrousser chemin. C’eût été stupide de sa part d’atteindre un aussi grand âge pour mourir ainsi, par imprudence et excès de confiance. Après tout, il avait déjà plus de 60 ans, un âge plus que vénérable en ces temps anciens. Il allait retourner sur ses pas et rejoindre son assistant, qu’il avait imprudemment laissé dans un refuge d’alpage avant de se lancer seul à l’assaut du Mont-Blanc, pour Dieu seul savait quel chimère. Féru de botanique, il avait en effet décidé de profiter de son passage dans les Alpes pour cueillir des edelweiss, cette fleur sauvage que l’on ne trouvait qu’aux plus hauts sommets.
    Il enfonça son chapeau sur ses oreilles et attrapa la mule par sa longe, qu’il noua autour de la taille pour ne pas la perdre dans le blizzard. Le ciel avait viré au bleu indigo et était constellé de cristaux de neige qui lui glaçaient le visage. Il ne pourrait bientôt plus marcher, il lui fallait trouver un abri d’urgence. Mais il n’y voyait rien. Si au moins il trouvait une anfractuosité derrière un rocher, il pourrait s’y réfugier et se protéger derrière sa mule. Il continua donc à marcher, de plus en plus péniblement.
    C’est alors qu’il se heurta à un mur de glace. Il comprit alors qu’il ne devait plus être très loin du village. C’était probablement la Mer de Glace, cette curiosité naturelle qui affolait la population locale, car le glacier menaçait à tout instant de s’effondrer et d’envahir la vallée. C’était risqué, mais il n’avait pas le choix : il devait pénétrer dans la grotte qui se trouvait sous le glacier, et s’y abriter. Il pourrait y passer la nuit et repartir le lendemain en toute sécurité. Traînant une mule récalcitrante effrayée par l’obscurité, il la fit entrer à reculons avant de la débâter. Enfin, il était au sec. C’est alors qu’il aperçu un cercle de pierres entourant les traces d’un vieux foyer et une provision de bois juste à côté. Soulagé, il alluma un feu de camp et se prépara pour la nuit, déballant une couverture dans laquelle il s’enroula pour se réchauffer.
    Ne parvenant pas à dormir, il décida au coeur de la nuit d’explorer la grotte et s’enfonça dans la pénombre, une torche à la main. Peureuse, sa mule le suivit. Tous deux s’enfoncèrent dans un dédale de couloirs humides et sombres, leurs ombres projetant des formes fantomatiques sur les parois de glace grise. C’est alors qu’une faible lueur bleutée apparut. Surpris, le naturaliste qui se cachait dans l’âme du vieil homme s’approcha. Sans doute était-ce un phénomène naturel similaire à celui des feux follets, provoqué par le frottement de minéraux avec la glace. Peut-être du quartz, pensa le vieil homme. Ou alors du cristal. Il se rapprocha encore. C’était une sphère lumineuse. Il saisit alors le carnet qui ne quittait jamais sa poche, pour la dessiner. Mais la lueur était encore trop faible, il n’y voyait pas assez. Il approcha la main pour toucher la sphère, dans le vain espoir de traverser la lumière. Saisi, il ressentit un picotement intense. Il retira la main pour inspecter ses tendons noueux. Il avait l’impression que ses articulations ne lui appartenaient plus. Mais une force l’attirait, à laquelle il ne pouvait résister. Il passa le bras, puis le haut du corps. Il traversa la lumière et sa mule, confiante, le suivit. Tous deux furent alors transpercés par un grand éclair bleu et s’évanouirent dans une lumière vive.
    ***
    Le petit Arian Aiyiel se promenait sur la plage, à la fois fier et inquiet d’avoir échappé à la vigilance parentale. Il aimait les levers de soleil par dessus tout, et rêvait de rapporter un coquillage de lune à sa mère, une guérisseuse de la mer. Il n’était pas vraiment seul de toute façon, car son ange-animal le suivait de près. C’était un griffon, attaché à la famille depuis plusieurs générations. Arian ne craignait rien avec Elzoi’R. Selon les circonstances, il jouait tour à tour les fonctions de gardien, de compagnon de jeux, et de protecteur.
    Soudain, l’enfant trébucha sur une branche de bois flotté et tomba lourdement sur le sable. Elzoi’R ne bougea pas une griffe. Il était bon que le chérubin fasse ses expériences et tire des leçons des quelques plaies et bosses qu’il se faisait au cours de ses pérégrinations matinales. Laissant le petit ange se relever tout seul, il s’envola explorer la plage un peu plus loin. C’est alors qu’il aperçut une forme sombre au bord de l’eau, léchée par les vagues. Intrigué, il piqua vers elle et aperçut les silhouettes d’un humain et d’un petit cheval. Les hommes s’aventuraient rarement dans le territoire des anges. Sans doute était-il perdu. Il s’approcha et vu qu’il était inconscient. Il l’agrippa par les serres, en prenant bien soin de ne pas blesser la chair tendre de l’humain, et le déposa sur la plage pour l’abriter de la marée montante. Puis il fit de même avec le cheval qui, fort heureusement, n’était qu’une simple mule, beaucoup plus légère. Plutôt que d’essayer de les ranimer, au risque de les effrayer, il s’élança vers Arian en lui demandant de rester bien sage, et piqua vers le domaine familial pour alerter la guérisseuse.
    Ayant déjà oublié sa chute, Arian décida de s’approcher de l’humain étendu un peu plus loin. C’était un chérubin et ses ailes ne s’étaient pas encore développées, il ne pouvait donc pas voler jusque là. Mais il fit de son mieux, et courut lui porter secours.
    – Monsieur ! Vous m’entendez, monsieur ?
    Le chérubin posa sa main sur le front de l’humain, comme il avait vu sa mère le faire de nombreuses fois. Il ressentit une chaleur intense et secoua le poignet pour chasser l’énergie qui le brûlait. Il allait recommencer lorsque sa mère atterrit auprès de lui dans un bruissement d’ailes.
    – Pousse toi, Arian. Laisse moi faire.
    La guérisseuse prit le pouls de l’humain et lui fit respirer des sels de mer. Il éternua, puis ouvrit les yeux, désorienté. Une femme aux longs cheveux noirs et aux pommettes arrondies le regardait.
    – Eso ayopatm jambut’z. Purusha aiyiala Shambala …
    Des sons incohérents se firent entendre dans une brume ouatée où flottaient des spirales psychédéliques de toutes les couleurs qui ondulaient mollement. Le vieil homme commença à émerger lentement d’une douce torpeur. Il se sentait drogué, déphasé.
    Il se redressa sur les coudes et regarda autour de lui. Peu à peu, les souvenirs de son aventure remontèrent à son esprit. La tempête de neige, la grotte sous le glacier, la lumière bleue … Il avait du être recueilli par des sauveteurs envoyés par son assistant. Mais il se rendit vite compte qu’il n’en était rien.
    Tout d’abord, on lui parlait dans une langue inconnue. Ce n’était ni du grec ni du latin. Encore moins du français ou de l’italien. De l’allemand ? Non plus. Lui qui maîtrisait couramment plusieurs langues européennes n’en reconnaissait aucune. Ensuite, rien n’expliquait le paysage paradisiaque dans lequel il se trouvait. Il avait quitté une sombre vallée montagneuse pour se retrouver sur une plage au bord de l’océan, sous une chaleur intense. De plus, le ciel était d’une curieuse nuance de bleu. Jamais il n’avait vu pareille couleur : c’était une sorte de bleu turquoise, clair et transparent, qui n’avait rien à voir avec le bleu éclatant de Toscane ou le céruléum d’Île-de-France. C’était à n’y rien comprendre. À moins qu’il ne soit mort, tout simplement ? Il avait succombé au froid, c’était certain. Il ne voyait pas d’autre possibilité. Mais dans ce cas, comment expliquer la chaleur du soleil et le picotement du sable qui lui grattait le dos ? La mort éliminait les sensations corporelles, il en était certain. Rien ne pouvait expliquer la situation dans laquelle il se trouvait.
    – Ne vous agitez pas, vous avez reçu un choc.
    La jeune femme lui parlait à présent en italien.
    – Où suis-je ?
    – Sur une île de l’océan Azuréen.
    – De la mer méditerranée, vous voulez dire ?
    – Absolument pas. Vous avez découvert un portail entre Gaïa et Shambala, et vous êtes à présent au coeur de l’océan Azuréen.
    – Mais cela n’a aucun sens ? Et d’abord, qu’est-ce que Gaïa, si ce n’est le nom d’une déesse grecque ?
    – C’est aussi le nom que nous donnons à votre terre, Gaïa. Reposez-vous, mon mari arrive, nous allons vous emmener chez nous pour vous soigner. Nous vous expliquerons tout une fois que vous aurez repris des forces.
    Un ange à la carrure d’athlète arriva et déploya un grand filet de pêche sur le sol avant de l’enrouler autour du vieil homme et de sa mule. Il prit ensuite l’une des extrémités et son épouse l’autre, puis tous deux soulevèrent le filet et ses occupants avant de s’élever dans les airs. Elzoi’R qui était de retour, fit grimper Arian sur son dos et le petit groupe hétéroclite disparut dans les airs.
    ***
    Le vieil homme se sentait beaucoup mieux. Les soins que lui avaient prodigués la guérisseuse angélique lui avaient permis de récupérer. Il se remettait peu à peu du choc culturel, qui l’avait beaucoup plus marqué que ses blessures physiques, somme toute minimes. Certes, sans le portail, il n’aurait probablement pas survécu à la tempête qui faisait rage dans le Mont-Blanc, et il souffrait d’engelures et de contusions multiples. Les tempêtes d’été étaient les pires. Mais ce n’était rien en comparaison de ce qu’il avait découvert à son réveil. Lui, un scientifique épris de rationalité, s’était retrouvé du jour au lendemain projeté dans un monde dont il ignorait tout. Shambala, la cité perdue des anciens, une sorte d’Atlantide d’outre monde, l’avait accueilli sans hésitation. Dans ce monde étrange co-existaient des anges, des humains, et des maudits. Trois espèces que tout séparait. Les anges étaient quasiment immortels. Les humains étaient les mêmes que sur terre. Les maudits étaient très proches des humains, mais n’avaient pas d’âme. En revanche, ils disposaient d’une espérance de vie plus longue. Il arrivait parfois que des unions contre nature se produisent, entre anges et humains, ou bien humains et maudits. Jamais entre anges et maudits. Mais la plupart du temps, les communautés angéliques, humaines et maudites étaient bien cloisonnées. Les anges détenaient le pouvoir spirituel et temporel. Ils soutenaient les arts et les sciences, et communiquaient par télépathie ou avec des cristaux mnémoniques, capables d’enregistrer des quantités phénoménales d’information. Les maudits s’occupaient du commerce et de la technologie. Ils construisaient des routes, des manufactures et des banques. Quant aux humains, tiraillés entre les deux, ils survivaient, tout simplement.
    Pour lui, l’homme de science, c’était une chance extraordinaire et, surtout, l’occasion d’avoir enfin des réponses aux questions qu’il se posait sur l’univers.
    – Comment allez-vous ce matin ? lui demanda Dame Liz’A Aiyiel, la guérisseuse.
    Cela faisait déjà deux jours qu’il était sur Shambala.
    – Merveilleusement bien, répondit le vieil homme. Je me sens prêt à explorer le monde, c’est à croire que vous m’avez redonné une seconde jeunesse.
    – Mais vous êtes encore jeune, vous savez. Ici les humains vivent en général une centaine d’années, vous avez encore de belles années devant vous.
    – 100 ans ? Vous me parlez là d’une longévité exceptionnelle. Les hommes de mon pays dépassent rarement plus de 50 ans, vous savez. J’ai donc fait mon temps, selon nos critères.
    – Avec les progrès de la médecine, vous devriez pouvoir en faire autant, vous savez. J’ai vu vos carnets, dans vos bagages. Vous avez des connaissances en anatomie et en médecine hors du commun. Mais pardonnez mon indiscrétion … Je voulais juste protéger vos effets personnels de l’humidité, je n’ai pas pu m’empêcher de lire quelques pages.
    – Ne vous en faites pas, c’est plutôt moi qui aurais beaucoup à apprendre de vous en réalité. Mais dites moi, où avez-vous appris à parler italien ?
    – Sur Gaïa. J’ai beaucoup voyagé autrefois.
    Alors vous devez connaître mon pays, la Toscane.
    – Oh oui, c’est une région absolument merveilleuse. Mais je n’y suis pas retournée depuis une bonne centaine d’années. Dans mon souvenir, c’est une terre de vignes et d’oliviers.
    – Mais qui n’a rien de comparable avec Shambala. Je suis émerveillé par vos paysages et, surtout, votre cosmologie. Vous avez 3 lunes !
    – Io, Azur et Saphir, oui. Cela complique considérablement le calcul des équinoxes. Je vous l’expliquerai, si vous voulez.
    Émerveillé, le vieil homme accepta. Commença alors pour lui une phase de sa vie dont il garderait longtemps un souvenir ébloui. Lui, simple humain, vivait avec les anges. Il étudiait la cosmologie shambalienne, ainsi que ses plantes et ses animaux. Fasciné par Elzoi’R, il dessina le griffon sous toutes ses faces, y compris en plein vol. L’anatomie de ses ailes l’intéressait tout particulièrement et il pouvait passer des heures à les reproduire dans les moindres détails. Les pentes herbeuses de l’île Azuréenne regorgeaient de plantes inconnues qu’il prenait un grand plaisir à étudier. Il remplissait les pages de ses carnets à une allure grandissante, et les recouvrait de croquis et de notes de botanique. Il découvrit rapidement que les connaissances en médecine de Dame Liz’A dépassaient largement les siennes, et se mit à l’étude avec avidité. Il retrouvait une seconde jeunesse. Assurément, une vie entière ne suffirait pas à assouvir sa passion pour la botanique et la science.
    Les anges avaient reconnu en lui sa soif de savoir, et se faisaient un plaisir de la satisfaire. La question d’un éventuel retour sur terre se posait de plus en plus rarement. Il aurait aimé passer le reste de sa vie à Shambala afin de satisfaire sa soif de connaissances. Lorsque Dame Liz’A lui proposa de l’accompagner à l’Académie des Anges, au coeur des montagnes Boréennes, il accepta avec grand plaisir. Il allait rencontrer les plus grands savants de ce monde.
    ***
    Le vieil homme s’attendait certes à voyager rapidement, mais jamais il n’aurait imaginé une aventure aussi extraordinaire. Le matin du départ, il avait rassemblé ses effets personnels et, surtout, rangé ses précieux carnets dans sa sacoche. Sa mule resterait au domaine Aiyiel, avec les animaux de ferme. Après l’avoir laissée à l’écurie avec une ration confortable de foin, il se dirigea vers Dame Liz’A. Celle-ci le prit par la main et il se retrouva aussitôt dans la cour d’un château entouré de hautes montagnes.
    – Comment avez-vous fait ? C’est de la magie !
    – D’une certaine façon, oui. Plus simplement, il s’agit de téléportation. Les anges ont la faculté de se déplacer instantanément n’importe où dans l’univers physique, répondit la guérisseuse.
    – Y compris sur terre ?
    – C’est un peu plus compliqué que cela mais en théorie, oui, c’est possible. Nous avons des portails qui permettent de voyager entre les mondes, et certains anges parmi les plus puissants sont même capables de voyager à volonté.
    Le vieil homme était de plus en plus fasciné par ce qu’il découvrait. Chaque jour lui apportait de nouvelles surprises, toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Il rêvait d’apporter de telles connaissances sur terre. Mais sans lui laisser le temps de réfléchir, la guérisseuse l’emmena vers l’entrée du château, où un groupe de jeunes anges entourait un ange d’âge mûr. Enfin, à ce qu’il semblait. Les apparences pouvaient être trompeuses, sur Shambala.
    L’ange un peu plus âgé fit un signe dans leur direction.
    – Comment va ma petite angélique préférée ? s’exclama-t-il en enlaçant Dame Liz’A avec force.
    – Bien mais tu m’étouffes, espèce de brute ! Excusez-le, il se croit toujours obligé de faire de grandes démonstrations d’affection, répondit-elle en se tournant vers le vieil homme. Je vous présente Gal’Yiel Aiyiel, mon frère aîné.
    – J’ai beaucoup entendu parler de vous, Maître, ajouta ce dernier en lui serrant la main. J’ai hâte de vous présenter mes élèves.
    – Vos élèves ?
    – Oui, je dirige l’Académie de peinture du Château des Anges.
    – Dans ce cas c’est vous qui méritez le titre de Maître, et pas moi. Je ne suis qu’un modeste inventeur pour qui l’art n’est qu’un passe temps.
    – Ma soeur m’a parlé de vos dessins, elle a beaucoup d’admiration pour vous et je fais suffisamment confiance à son sens esthétique pour me douter qu’il s’agit bien plus que d’un simple passe temps. Vous êtes un véritable humaniste, un savant et un artiste accompli dans tous les domaines.
    – Vous me gênez. Mais montrez moi vos élèves, j’ai hâte de découvrir leurs travaux.
    – Gal’Yiel les emmena tous les deux au dernier étage de la tour, dans un atelier ouvert sur une grande terrasse, où les étudiants en art allaient et venaient au gré de leurs activités, entre lumière intérieure et lumière extérieure. Certains modelaient de l’argile, d’autres traçaient des esquisses au fusain, ou peignaient des paysages à grands coups de brosse. Une jeune fille était occupée à peindre une fresque sur de grands panneaux de bois, et le vieil homme s’approcha. Sa méthode était pour le moins déroutante. Elle avait disposé les panneaux au sol et non sur des chevalets, et voletait au dessus tout en laissant de la peinture liquide couler au goutte à goutte. Le résultat était curieux : de près cela ne ressemblait à rien, de loin on avait l’impression d’être envahi par une surabondance de végétation tropicale.
    – Que faites vous ? lui demanda-t-il, intrigué.
    – De l’expressionnisme. Cela n’a pas encore été inventé sur Gaïa, mais dans quelques siècles cela risque de faire fureur chez vous, vous verrez.
    – Cela m’étonnerait, répondit le vieil homme avant de s’approcher d’un autre étudiant. Je ne serai plus de ce monde, je ne suis qu’un simple humain.
    Le jeune homme qu’il observait à présent était concentré sur une petite peinture qui semblait animée. Les personnages bougeaient !
    – Qu’est-ce que cela ?
    – De l’art kinétique. De la peinture en mouvement.
    – Comment réussissez-vous ce prodige ?
    – Oh, rien de plus simple en réalité. Il suffit d’incorporer un peu de poudre de cristal aux pigments, et on obtient ainsi l’illusion du mouvement.
    Le avieil homme était subjugué. Tout ce qu’il voyait le dépassait, et il rêvait de pouvoir rapporter ne serait-ce qu’une seule des oeuvres qu’il avait sous les yeux, sur terre. Mais il n’était pas au bout de ses surprises. Après lui avoir fait visiter son atelier, Gal’Yiel l’emmena d’un coup d’aile au sommet de la montagne admirer le panorama qui l’entourait. Il avait l’impression d’être sur le toit du monde.
    – Vous me faites rêver éveillé, c’est incroyable, s’exclama-t-il.
    – N’est-ce pas merveilleux de vous retrouver ici, au sommet du Mont Olympe ?
    – Comment avez-vous dit ?
    – Le Mont Olympe.
    – C’est bien ce que j’avais compris. Mais je croyais qu’il ne s’agissait que d’une légende.
    – Nos mondes sont plus proches que vous ne pouvez l’imaginer, ajouta l’ange. Si je vous ai emmené ici, c’est parce que vous avez beaucoup d’importance à nos yeux.
    Gal’Yiel expliqua donc au vieil homme que la façon dont il avait été téléporté sur Shambala n’était pas tout à fait un hasard. Gaïa et Shambala étaient liées à la fois dans l’espace et le temps. Il s’agissait en réalité d’un seul et même univers, qui se déployait dans deux dimensions parallèles. Ce qui se passait sur Gaïa affectait Shambala, et réciproquement. Le vieil homme était un savant de génie dont la postérité retiendrait le nom, et dont les inventions verraient le jour d’ici plusieurs siècles. Mais l’humanité n’était pas encore prête. Une des découvertes du vieil homme en particulier devait absolument être retardée : celle sur le monde de l’infiniment petit et des micro particules. Elle pourrait avoir des effets dévastateurs sur l’équilibre des grandes puissances occidentales, et provoquer une guerre à l’échelle de l’Europe toute entière. Surtout si l’Amérique, la future première puissance mondiale, venait à en prendre possession.
    – L’Amérique ? Qu’est-ce que cela ? demanda le vieil homme
    – Vous n’êtes pas sans connaître Cristoforo Colombo, j’imagine.
    – Non, bien sûr. Vous voulez parler de ce navigateur qui a ouvert une nouvelle voie vers les Indes ?
    – Oui, et aussi d’Amerigo Vespucci, qui a donné son nom au continent américain.
    – Mais il s’agit de terres vierges !
    – Absolument pas. L’Amérique est un grand continent peuplé de civilisations malheureusement appelées à disparaître, et va devenir une des plus grandes puissances mondiales, au même titre que l’Europe. Davantage, même. Un jour, les nord américains seront les maîtres du monde. Mais là n’est pas mon propos.
    Gal’Yiel expliqua donc au vieil homme que ses découvertes scientifiques comportaient un risque pour l’humanité, qui n’était pas prête à les assimiler. Il fallait à tout prix qu’il les mette de côté pour le moment.
    – Vous me demandez de renoncer à mes recherches scientifiques ? s’insurgea le vieil homme.
    – Non, simplement de les cacher pour qu’elles ne soient pas découvertes trop tôt. Vous avez écrit 12 carnets, je crois.
    – Oui, c’est bien cela.
    – Et ces 12 carnets ont été rédigés en écriture scapulaire.
    – Oui, en écriture inversée. C’est plus facile pour moi, qui suis gaucher.
    – Vous avez donc l’habitude de coder vos écrits. Je vous demande donc de coder votre dernier carnet aux yeux des hommes, et de le rédiger en haut shambalien, ou tout autre code que vous jugerez nécessaire. De plus, vous vous arrangerez pour le mettre en lieu sûr, de façon à ce que personne ne puisse y accéder avant plusieurs siècles. Au besoin, nous nous en chargerons. En échange, nous vous ferons partager nos connaissances et ce, dans tous les domaines qui vous intéressent. Vous pourrez donc mener vos recherches à votre gré, et les pousser aussi loin que vous le désirerez. Le moment venu, vous retournerez sur Gaïa, avec vos 13 carnets. Mais vous garderez le 13e secret, afin que nul ne puisse en faire mauvais usage.
    Le vieil homme accepta. Fasciné par la civilisation aux multiples facettes de Shambala, entre anges et maudits, il était conscient de la chance qui lui était offerte de pouvoir mener ses recherches aussi longtemps qu’il lui plairait. De plus, il se rendait bien compte que les hommes de son temps ne pensaient qu’à guerroyer. Dieu seul savait ce qu’ils pourraient faire de sa découverte. Dieu et les anges.
    Il s’installa donc au Château des Anges avec sa fidèle mule, qui fut installée confortablement aux écuries du Mont Olympe, non loin des prairies où s’ébattaient chevaux ailés, licornes, et poneys sauvages. Tous deux passèrent dix années heureuses, qui furent parmi les plus belles de leur vie. Le vieil homme remplit son 13e carnet, et bien d’autres en réalité. Il fit même poser Dame Liz’A, un jour qu’elle était venue lui rendre visite avec son fils Arian, et put ainsi terminer les toiles qu’il avait emmenées dans ses bagages, qui lui donnaient du fil à retordre depuis des années.
    Finalement, il décida de retourner à Gaïa pour y finir ses jours. Il se rendit au sommet du Mont Olympe avec sa mule en compagnie de son vieil ami Gal’Yiel, et de Dame Liz’A. C’était un lieu sacré, où un cercle de pierres formait un portail aux destinations multiples. Gal’Yiel, qui était là pour l’aider à partir, lui effleura l’épaule d’une rémige en lui souhaitant bonne chance.
    Le vieil homme et la mule disparurent dans un grand éclair bleu et se retrouvèrent dans la grotte du Mont-Blanc, dix ans plus tôt. C’était le petit matin et la tempête avait disparu. Le ciel était clair et le vieil homme descendit tranquillement vers la vallée rejoindre son fidèle assistant qui l’attendait, inquiet.
    Si celui-ci s’étonna de voir son maître soudain vieilli de dix ans en une nuit, il mit cela sur le compte de la fatigue du voyage.
    C’est ainsi que Leonardo da Vinci traversa les Alpes, avant de rejoindre son fidèle ami François Ier, avec sa mule et le portrait de Mona Lisa dans ses bagages. Le 13e codex resta caché pendant plus de 300 ans. Quant aux autres codex, ils seraient restés sur Shambala et plus personne n’en entendit plus jamais parler. Mais c’est une autre histoire.

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